ENTRETIEN

Entretien avec le réalisateur, fait à Paris le 18 février 2013
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S’il y a une influence qui semble évidente dans ce film, c’est celle de la chanson française…

Évidente je ne sais pas, mais en tout cas elle est bien présente, oui. Ce qui m’a toujours fasciné dans l’art de la chanson, c’est cette possibilité qu’il y a à raconter en trois minutes des histoires qu’on mettrait une heure et demie à raconter au cinéma. Et pourtant l’émotion, elle est là. Elle est même souvent décuplée. C’est ce que j’aime chez tous les grands artistes de la chanson, cette faculté à dessiner en quelques traits un univers et des personnages auxquels on peut s’identifier immédiatement. Quand on écoute une Diam’s ou un Vincent Delerm, c’est d’abord cette force du récit qui nous touche… Cela faisait donc un moment que je réfléchissais à une forme filmique qui me permette de retrouver ce genre de sensations. Le court-métrage, c’était bien sûr le format idéal pour tester ça. Je ne sais pas si cela se sent au final mais toute la construction du film joue sur les rimes, la répétition de motifs, la rythmique de certaines scènes… C’était ça le pari : faire un film qui se regarde comme on écoute une chanson, c’est-à-dire limpide et d’un accès immédiat, dans lequel le spectateur a juste à se laisser embarquer. Un film qui va peut-être lui procurer un certain plaisir coupable mais qui, au final, résonnera en lui de manière très intime. Exactement comme ces chansons qui nous suivent et qu’on connaît par cœur, mais dont on a quand même un peu honte...


Du genre ?

Je sais pas… « Place des grands hommes » de Bruel par exemple, celle-là je la connais sur le bout des doigts ! Mais bon j’assume hein…


Quels sont alors les chanteurs auxquels vous pensiez en faisant ce film ? Il y en a au moins un qui est explicitement cité à la fin…

Il y en a trois en fait. Reggiani bien sûr, et en particulier deux chansons qui ont vraiment servi de détonateur au moment d’écrire ce projet, « Votre fille a vingt ans » et « Ma fille ». Mais il y a aussi Gainsbourg qui est cité de manière indirecte avec les deux références à Chopin. En plus je trouve que Jeanne et Pauline ont toutes les deux des faux airs de Charlotte… En tout cas ce n’est pas pour rien que le personnage du père s’appelle Serge ! Mais bon, celui dont l’univers est vraiment au centre de ce film, c’est d’abord celui dont je suis un fan absolu : le grand, l’immense Renaud… Pour le coup ce sont surtout des clins d’œil visuels, mais les inconditionnels pourront s’amuser à les dénombrer, il y en a partout ! Sur ce thème-là, les rapports père / fille, il est inépuisable. Et puis « Morgane de toi » a toujours été ma chanson préférée de tous les temps. Il y a aussi « Il pleut » à laquelle je tiens beaucoup et qui avait même failli se retrouver dans mon premier court-métrage, « Richard aux yeux bizarres ». On avait tous les accords, mais j’ai finalement opté pour une musique originale, sans doute parce que les paroles n’étaient pas les plus appropriées au film. En tout cas la « Lettre », c’est sûr, il faut d’abord le voir comme un hommage à Renaud.


Vous parlez de clins d’œil visuels mais justement, vous n’aviez pas également quelques films en tête ?

Si, il y en a au moins deux, mais ils sont tellement loin des canons cinéphiles que c’est un peu comme ces chansons dont je parlais tout à l’heure, quand je les cite on me regarde toujours avec des yeux ronds comme des ballons. Mais allons-y gaiement : il s’agit de « Meilleur espoir féminin » de Gérard Jugnot et de « Save the Last Dance » de Thomas Carter. Deux films que j’ai découverts en salle à leur sortie il y a une bonne dizaine d’années, sans doute à Bercy un samedi soir, et que je n’ai pas revus ensuite pendant longtemps, mais dont j’ai eu la surprise de constater au fil des années qu’ils n’avaient en fait jamais quitté mon esprit… La scène de hip hop découle ainsi directement du culte que je voue à « Save the Last Dance ». Après, des références à des films il y en a sûrement d’autres, mais c’est plus ponctuel. Il y a par exemple cette scène qu’on a très vite appelée entre nous la séquence « Vie au Ranch », je vous laisse deviner laquelle… Et puis sinon, du fait même de notre casting, ça n’étonnera personne si je dis que j’aime aussi beaucoup les films de Céline Sciamma ! C’est pour cela que le fondu enchaîné qui fond ensemble les visages de Jeanne et de Pauline est un des plans du film qui me touche le plus.


Parlons justement du casting. Je suppose que c’était le pari le plus difficile à tenir. Comment avez-vous procédé ?

Oui, c’était effectivement tout l’enjeu du film. Pour que ça marche il fallait qu’on ait la même impression que devant cette série de photos de l’artiste Rineke Dijkstra qui s’appelle « Almerisa ». Almerisa, c’est une jeune réfugiée bosniaque que la photographe a rencontrée alors qu’elle n’avait que cinq ans. Elle l’a photographiée régulièrement pendant quinze ans en lui faisant prendre à chaque fois la même position, assise sur une chaise et en train de regarder l’objectif. Sur les dernières, on la voit enceinte puis avec son bébé. C’est très troublant. À la fois on la reconnaît bien, puisqu’on la voit grandir petit à petit, et en même temps on a l’impression que c’est une nouvelle personne qui apparaît sur chaque photo. J’ai l’impression qu’en passant de Aude à Jeanne, puis de Jeanne à Pauline, ça fait un peu cet effet.


Laquelle des trois avez-vous trouvée en premier ?

Pauline. On a pensé à elle très en amont du projet. C’est ma collègue Lucie Borleteau qui m’a soufflé l’idée après avoir lu le scénario en pensant qu’elle s’intégrerait bien à mon univers, ce qui a effectivement été le cas. Quand Pauline a dit oui, on a ensuite très vite fait appel à Jeanne, qui est de loin celle qui m’avait le plus marqué dans « Tomboy ». On l’a aussi rencontrée très vite car il y avait la scène de hip hop à préparer, dont on savait qu’elle nous prendrait plusieurs mois. Comme Jeanne n’en avait jamais fait, on l’a inscrite à un cours pour ados que tenait José Monteiro, qui dans le film joue son propre rôle en tant que prof de danse. Elle nous a vraiment soufflés car elle a réussi à s’intégrer dans un groupe de gamins plus âgés qu’elle et qui avaient vraiment tous un très bon niveau. Même chose pour Pauline, qui avait également sa chorégraphie à préparer bien avant le tournage.


Et pour le personnage du père ?

Là c’est à Jean-Bernard Marlin, le réalisateur du court-métrage « La Fugue », que je dois d’avoir pensé à Alain que je n’avais vu que dans « Nuit blanche ». Jean-Bernard a eu le déclic alors qu’on parlait du scénario et de mes références à Renaud, et il m’a conseillé de regarder le court-métrage « Bonne nuit ». On cherchait un comédien qui sache créer à l’écran une alchimie avec des enfants et qui soit immédiatement touchant à leur contact, car les seules scènes du film où Serge et Lucie forment un vrai binôme sont celles où elle a sept ans. Et dans « Bonne nuit », c’est exactement le sentiment qui se dégage d’Alain. En plus c’est un chanteur ! Alors après, c’est sûr que cette vague ressemblance qu’il a avec Renaud faisait aussi sens pour moi, et je l’ai donc prévenu tout de suite qu’on s’amuserait parfois avec ça, même si je sais qu’il n’aimait pas trop. Mais ça reste des références discrètes, et on s’en est écarté le plus possible dans toutes les séquences clefs du film où, là, Alain compose un Serge qui n’appartient qu’à lui.


Une question plus technique : avec quelle caméra avez-vous tourné le film ?

Sérieux, ça vous intéresse vraiment cette question ?


Parlons plutôt musique alors…

Les musiques, c’est comme le casting, on s’y est mis très en amont et tous les morceaux ont été choisis bien avant le tournage. C’est un film qui a une rythmique très musicale et je n’aurais pas pu visualiser les scènes et faire mon découpage si je n’avais pas eu une idée très précise des chansons que je pourrais utiliser. Et je parle même pas des séquences de danse…


C’est même quelque chose qu’on pourrait presque reprocher au film, cette tendance à aller vers le clip…

Le clip, la pub, les sitcoms… Évidemment qu’il y a un peu de tout ça ! Je suis né en 1980. Ça veut dire que toute mon éducation visuelle s’est faite pendant les années quatre-vingts ! Même si j’avais voulu me faire un lavage de cerveau façon « Orange mécanique », je vois pas comment effacer ça et échapper à des références qui font de toute façon partie intégrante de la culture de ma génération, qu’on le veuille ou non. Après c’est sûr que cette structure de récit où on raconte une vie en raccourci, on l’a surtout vue dans la pub, et c’était évidemment un écueil à éviter que de tomber dans une esthétique publicitaire. D’où le parti pris de tourner systématiquement à l’épaule, même quand le cadre était fixe, et de ne jamais chercher la sophistication, au contraire. En même temps, j’avais aussi bien en tête certaines séquences que j’adore du film «Mr. Nobody » de Jaco Van Dormael, notamment pour la scène de boum. Or Van Dormael se sert justement de tous les clichés de la pub pour pouvoir raconter des bribes de vie, que ce soit dans le choix des musiques ou dans les effets qu’il utilise, et niveau émotion ça marche à cent pour cent. Alors…


Et quid des séries télé ?

Alors là non, pour le coup c’est vraiment pas ma culture, et je m’en fous un peu à vrai dire. Peut-être qu’un jour je m’y mettrai… Mais jusqu’à présent, la seule série que j’aie jamais regardée c’est « Dawson » parce que c’est la seule qui me correspond : 50% intello, 50% cucul !


Un regret pour ce film ?

Oui, celui de ne pas avoir pu utiliser un extrait d’un livre pour enfants de Sempé et Modiano, « Catherine Certitude », qui m’a accompagné toute ma vie et auquel le film rendait également hommage. Ça aurait dû être l’histoire que Serge raconte à Lucie quand elle est au lit. On avait les accords des auteurs, mais l'éditeur nous a réclamé de l’argent. Du coup j’ai dû inventer et dessiner cette histoire de « Nathalie Vérité ». Ça fait la blague, mais il n’empêche que j’ai toujours la rage…